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Le Tibet, un enjeu stratégique dans la politique de l’eau en Chine

Aujourd’hui, en raison de la forte augmentation démographique, de l’intensification de l’industrie et de la migration de populations vers les villes, l’eau douce devient une ressource importante pour le développement de nos sociétés modernes. La Chine, dont le développement est bien supérieur à l’ensemble des autres pays de la scène internationale, semble, plus que jamais, confrontée au défi de l’eau.

Intégrés dans un système de production mondialisé, les Etats sont aujourd’hui confrontés à l’importance des ressources naturelles, notamment aux besoins en eau qui constitue, comme on l’oublie souvent, un composant essentiel de notre croissance. La Chine semble regrouper, et de loin, toutes les conditions qui impliquent un besoin démesuré en eau. Pourtant, malgré l’étendue de son territoire et compte tenu de sa forte population (1,3 milliard d’individus soit 20% de la population mondiale) ainsi que de sa production industrielle intensive, la disponibilité des ressources en eau s’avère limitée. La Chine ne possède que 5,8% des réserves mondiales, classant le pays au sixième rang après le Brésil, la Russie, le Canada, les Etats-Unis et l’Indonésie [1]. D’autre part, les inégalités de répartition des ressources en eau aggravent ce problème de raréfaction puisque les besoins les plus importants coïncident avec la faiblesse des précipitations. Ainsi, le niveau des nappes phréatiques situées dans le Nord et Nord-est du pays, baissent de manière alarmante et menace de stress hydriques la plaine de Huang-Huai-Hai, où se situe la mégalopole de Pékin et le complexe industriel de Tianjin [2].

L’accès à l’eau dans les intérêts nationaux et le maintien du développement chinois

En mars 2015, le vice maire de Pékin, Li Shixiang, déclarait que la ville faisait face à « une crise de l’eau très aigue » et qu’il manquait 1,5 milliards de m3 chaque année [3]. La grande plaine du Nord, où se regroupe un tiers de la population chinoise, est, en effet, confrontée à une situation de plus en plus grave. Les disponibilités en eau s’élèvent à une moyenne annuelle de 525 m3 par habitant, un chiffre proche du seuil de pénurie établi par le FAO (Organisation des Nations-Unis pour l’alimentation et l’agriculture) qui est de 500 m3. La situation à Pékin illustre correctement les problèmes d’eau auxquels fait face la Chine car, en 2000, la consommation totale s’élevait à 630 km3 soit moins de 500 m3 par habitant [4]. Or, avec une population qui aspire à une élévation de son niveau de vie et une économie débridée, la gestion de l’eau devient, pour la Chine, un défi majeur du XXIe siècle.

L’exode rural en est un aspect principal. A partir de 2011, la moitié de la population chinoise est devenue urbaine alors que seulement 36% vivait dans les villes en 2000. En l’espace d’une décennie, ce sont donc près de 140 millions de migrants qui ont quittés les campagnes, mettant la viabilité de l’extension urbaine à l’épreuve. Les investissements n’arrivant plus à suivre cette croissance exponentielle, de nombreux quartiers se sont retrouvés privés d’eau, ce qui a soulevé également des problèmes de santé publique. Aujourd’hui, 300 villes de plus de 100 000 habitants manquent chroniquement d’eau et la situation pourrait continuer à se dégrader d’ici 2030 [5].

L’industrie et le secteur agricole sont également gourmands en eau. La papeterie ou le raffinage de pétrole, très important dans l’économie chinoise, ou encore la culture du blé dans le nord, nécessitent de grande quantité d’eau. Cependant, le niveau de consommation ne s’explique pas autant par la force des activités chinoises que par une mauvaise gestion politique de développement. Il existe, en effet, un manque d’optimisation et de régulation dans les usines. Par exemple, les entreprises de sidérurgies utilisent de 23 à 56 m3 d’eau pour produire une tonne d’acier alors que 6 m3 seulement sont nécessaire aux Etats-Unis, en Allemagne ou au Japon [6]. De même, l’agriculture chinoise souffre de mauvais rendements, notamment en raison de la vétusté des équipements qui gaspillent 60% de l’eau utilisée, selon la Banque Mondiale.

Pour faire face à ses besoins, la Chine s’est donc lancée dans un vaste projet connu sous le nom de « Programme d’Adduction d’Eau du Sud au Nord » (PAESN) ou Nanshui Beidioa, consistant à relier le Huanghe (fleuve jaune), asséché une grande partie de l’année, et le Yangtze (fleuve bleu), régulièrement confronté à d’importantes crues. Ce projet titanesque repose sur la construction de trois tronçons à l’est, au centre, ainsi qu’à l’ouest du pays, dans la partie tibétaine [7].

Grand projet d’Adduction d’Eau du Sud au Nord

Source : LASSERRE Frédéric, l’éveil du dragon. Les défis du développement de la Chine au XXIe siècle. Presses de l’Université du Québec, Québec, 2006, p. 476

La ruée vers l'or bleu

Dans cette équation politique et écologique complexe, la région du Tibet semble jouer, pour les autorités de Pékin, un rôle stratégique primordial.

Surnommé le « château d’eau de l’Asie », le Tibet, situé au pied de l’Himalaya, compte des réserves en eaux parmi les plus importantes du monde. Juché sur un haut plateau de 4 000 mètres d’altitude, il distribue l’eau à une grande partie du réseau hydraulique de la région car c’est là que prennent source les grands fleuves d’Asie orientale : le fleuve jaune, le fleuve bleu, le Mékong, le Brahmapoutre et la Salaouen. Un accès direct à cette région, avec toutes les mesures politiques que cela implique, permet donc à la Chine de maîtriser la répartition de l’eau sur son territoire et d’y entreprendre des projets tel que le PAESN. L’intérêt chinois est double car non seulement les cours d’eau tibétains permettent d’alimenter les fleuves du pays, mais ils constituent également un fort potentiel pour la production énergétique. En effet, les barrages hydroélectriques permettent d’augmenter les apports en énergie d’une part et de développer la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité d’autre part.

Distribution du réseau hydrique d'Asie orientale

Source : CHELLANEY Brahma, “To much, too little, too dirty”, Nikkie Asian Review, July 21, 2015

Cependant, l’implication des autorités chinoises au Tibet se fait sur fond de tensions politiques. Depuis l’annexion de la région à la RPC, des conflits violents ont eu lieu périodiquement entre la Chine et les habitants. Le gouvernement tibétain, en exil en Inde depuis 1959, conteste fortement l’occupation chinoise et critique l’ingérence de Pékin, notamment dans la gestion des ressources en eau. La question de l’eau dans la région est devenue un sujet sensible ces dernières années en raison du changement climatique, l’Institut de Recherche du Plateau Tibétain enregistrant récemment une diminution annuelle de 7% en moyenne des glaciers depuis 1960 [8]. Puisque ces ressources en eau douce ne concernent pas seulement la Chine mais une grande partie de l’Asie du Sud et du Sud-est, la politique de l’eau devient donc un enjeu régional. L’intérêt dont témoignent les autorités de Pékin pour le Tibet, ainsi que les projets qui s’y déroulent, inquiètent donc les pays voisins, notamment l’Inde, dont les problématiques liées à l’eau sont très semblables à celles de la Chine.

Tensions transfrontalières

Les ressources en eau utilisées par les populations et les États, que ce soit dans les fleuves, les lacs ou les aquifères, sont très souvent transfrontalières. Vis-à-vis de l’eau, les États sont ainsi placés en situation d’interdépendance, voire de dépendance. Les agissements unilatéraux d’un gouvernement ou d’une entreprise en amont sur les ressources en eau, par exemple dans la création d’un barrage, sont susceptibles de causer des tensions politiques régionales. Avec ses longs cours d’eau, l’Asie n’échappe pas à cette possibilité.

Un futur conflit est, en effet, probable entre l’Inde et la Chine concernant le partage du Brahmapoutre, ou Yarlung Zangbo en chinois. Dans le cadre du PAESN, les autorités indiennes craignent de voir le cours supérieur du Brahmapoutre utilisé à son tour pour alimenter le Yangtze ou le fleuve jaune, ce qui ne manquerait pas d’impacter le débit des cours d’eau en aval qui traversent l’Inde et le Bengladesh. Ce genre de travaux d’aménagement peuvent menacer les populations locales, comme cela s’est déjà produit en Inde dans les années 2000, lorsque la Chine a procédé à un relâchement d’eau de barrage sur la Sutlej, un affluent de l’Indus, provocant plusieurs morts dans la région Nord-ouest du pays [9]. Malgré la signature bilatérale d’un mémorandum sur le partage d’informations hydrologiques en 2002, 2005 et 2008 [10], le même scénario pourrait se reproduire dans la région où passe le Brahmapoutre, l’Arunachal Pradesh qui, par ailleurs, n’est pas reconnu par les autorités de Pékin. Il est vrai que la Chine conteste, depuis une cinquantaine d’années, le tracée de la ligne Mac Mahon, séparant officiellement les deux pays depuis 1914. Un double problème politique se pose donc dans la région Nord-est de l’Inde puisqu’il soulève la question de la souveraineté sur les cours d’eau ainsi que la souveraineté territoriale.

Si la Chine présente ces projets d’aménagements fluviaux comme solution aux stress hydriques que connaissent certaines régions de son pays, les gouvernements frontaliers, et notamment Delhi, voient néanmoins un moyen pour Pékin d’obtenir un levier de pression politique régional, permettant également de justifier une présence militaire importante au Tibet. Le contrôle des ressources en eau pourrait ainsi être un important vecteur de puissance diplomatique pour la Chine qui pourrait créer un climat de dépendance avec ses pays voisins dans l’objectif de faire prévaloir ses intérêts nationaux en Asie.

Vincent Calamand

Références:

[1] CAI Zong-xia, « Les ressource en eau et leur gestion en Chine », Géocarrefour, Vol. 79/1, 2004, p. 35-40

Disponible en ligne sur https://geocarrefour.revues.org/510

[2] DANJOU François, « Retour sur le stress hydrique chinois », Question Chine, 28 août 2013

Disponible en ligne sur http://www.questionchine.net/retour-sur-le-stress-hydrique-chinois

[3] SRIDI Nicolas, « Chine. Pékin sous perfusion d’eau venue du sud du pays », Sciences et Avenir, Nature & Environnement, 16 mars 2015

Disponible en ligne sur http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/chine-pekin-sous-perfusion-d-eau-venue-du-sud-du-pays_15695

[4] HEIM Alexandre, « La Chine, son eau et ses voisins », Institut des Relations Internationales et Stratégiques, mai 2010, p.12

Disponible en ligne sur http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/2010-06-eau-chine.pdf

[5] Ibidi, p.13

[6] Ibidi p.14

[7] GALLAND Franck, « Grand jeu. Chroniques géopolitiques de l’eau », édition CNRS, Paris, 2014

[8] SCHNEIDER Keith, POPE C.T., “China, Tibet, and the Strategic Power of Water”, Circle of blue, May 8, 2008

Disponible en ligne sur http://www.circleofblue.org/2008/world/china-tibet-and-the-strategic-power-of-water/

[9] VICTOR Jean-Christophe, « Asie, itinéraires géopolitiques », Dessous des cartes, Editions Tallandier et Arte, 2016, p. 93-94

[10] HOLSLAG Jonathan, “Assessing the sino-indian water dispute”, Journal of International Affairs, Spring/Summer 201, p.21-22

Disponible en ligne sur http://www.jonathanholslag.be/wp-content/uploads/2014/05/JIA_Holslag_Final.pdf

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