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La jeunesse étudiante et le Parti Communiste

Une relation "gagnant-gagnant"

Réunion de la cellule du PCC du département des langues étrangères de l'Université de Nankin, 2015. Crédits photo: Axel Giraud

La jeunesse, notamment dans le cas dans une approche comparative, ne peut être réduite à une classe d’âge, elle est avant tout un concept : la jeunesse c’est l’énergie, l’insouciance, l’engagement, l’idéalisme ; c’est d’elle que surgissent les pensées d’avant-garde et les révolutions. C’est d’autant plus vrai quand la jeunesse côtoie les bancs des facultés, sa fougue primaire se voit alors intellectualisée, l’étudiant développe une conscience politique, il devient un acteur politisé du changement. A cet égard de la France de Mai 68 à la Chine Populaire le constat semble le même, les étudiants sont l’avant-garde des mouvements sociaux et politiques, les vigies du progrès. Tout le monde a en effet tête les événements de la place Tian An Men de 1989 à Pékin, au cours desquels des milliers d’étudiants coalisés manifestèrent sous les fenêtres du gouvernement pour plus de démocratie, pour l’établissement d’un État de droit, pour dénoncer la corruption et la malhonnêteté endémiques au sein du Parti. Le mouvement s’interrompit brutalement dans la répression et le sang sur ordre de la vieille garde du Parti, les images désormais historiques de "Tank Man" firent le reste.

Le massacre de la Place Tian An Men aurait du alors nous conforter dans la certitude générale que les régimes dictatoriaux craignent plus que tout la jeunesse et que c’est en celle-ci que couvent les braises de la liberté ; mais comment expliquer alors que près de 30 ans plus tard la question pour les étudiants chinois n’est pas de savoir comment résister au Parti mais comment y entrer ? Étudier le cas des étudiants chinois qui tentent massivement d’entrer au Parti permettra de nous départir des visions d’une jeunesse contestatrice sur papier glacé tout comme elle permettra de saisir les évolutions et adaptations de l’autoritarisme chinois vis-à-vis des jeunes, loin de l’image de monstre monolithique et violent dont il souffre encore. Par quoi les étudiants sont-ils attirés au Parti ? Les étudiants ont-ils réellement en eux les germes de la révolte ? Cherchent-ils seulement à changer les choses ? Entre pragmatisme et enrôlement doux, nous vous proposons de découvrir à travers les témoignages d’étudiants les dessous de cette relation gagnant-gagnant.

L'engouement du monde étudiant à l'égard du Parti

Le Parti Communiste est présent dans toutes les universités chinoises, à raison d’au moins une cellule étudiante par département d’études. Selon le même modèle qui prévaut à l’échelle du pays, il est une administration parallèle présente à tous les échelons de l’établissement : à chaque instance de l’université correspond un organe équivalent du Parti, les enseignants et administrateurs en sont membres. Le Parti qui n’a pas de missions clairement définies s’assure de la bonne marche de l’établissement, de la discipline, de la promotion des politiques publiques et de l’éducation populaire. Au-delà de ses compétences formelles, il s’agit avant tout de maintenir une présence. Y adhérer est un processus long et sélectif qui réclame une réelle implication de l’étudiant au fil d’un parcours de deux ans, au bout duquel il est formellement désigné comme membre par l’administration du Parti et ses jeunes camarades. Mais ce qu’il faut savoir c’est que l’adhésion n’est en rien obligatoire, elle relève d’une initiative volontaire dans lequel les enseignants comme le personnel administratif n’interviennent pas. En effet, de l’aveu même de R. Wang, jeune enseignante-chercheur à l’Université de Nankin, il n’y a aucune relation entre enseignants et étudiants en dehors des heures de cours. Le processus relativement long ne porte aucunement atteinte à ce qu’il faut qualifier de réel engouement des étudiants pour adhérer au Parti, il est récurrent qu’en moyenne plus de la moitié des étudiants d’une promotion se lance dans la démarche de rejoindre le Parti. Par ailleurs sur les environ 3 millions de nouveaux membres qui rejoignent chaque année les rangs du Parti, près de la moitié sont des étudiants, une surreprésentation qui révèle beaucoup de choses sur les actuelles dynamiques démographiques et sociologiques du Parti ; les études supérieures sont devenues le moment privilégié de l’adhésion au Parti. La jeunesse éduquée ne semble pas être une rébellion, un acteur décisif de l’inéluctable chute de l’autoritarisme.

Quelles valeurs au milieu du vide idéologique?

De la même manière que le communisme est en état de mort cérébrale partout en Chine, l’entrée au Parti pour les étudiants ne relève aujourd’hui en aucune façon de considérations idéologiques ou plus largement d’un quelconque engagement. Les cohortes de jeunes gardes rouges fanatisés, brandissant à l’unisson le Petit Livre Rouge et répandant la clameur révolutionnaire dans les rues sont à ranger dans les tiroirs poussiéreux d’un passé sous naphtaline. Si encore aujourd’hui tous les nouveaux étudiants sont soumis à une semaine d’entraînement militaire au moment de leur entrée en faculté, le degré d’endoctrinement des jeunes atteint un niveau presque aussi nul que l’intérêt qu’ils portent à l’égard de l’édification du socialisme. Qu’en est-il alors de nos jours du contenu politique du PCC à l’université ?

Lointaines sont les années de la Révolution Culturelle pendant lesquelles les universités étaient les chaudrons bouillonnants de l’insurrection maoïste habilement fomentée par le Grand Timonier, cependant malgré la mort de l’idéal, la dignité est maintenue et l’esbroufe communiste reste de mise : le PCC demeure une organisation de masse et encore aujourd’hui persiste un résidu de contenu marxiste-léniniste au grand dam des étudiants. En effet le processus d’adhésion exige que la première année les candidats suivent un cours de théorie marxiste et de pensée Mao Tsé-toung. De l’aveu de tous, c’est la partie la plus pénible de la démarche, l’ennui est profond et le sentiment d’avoir affaire à quelque chose de dépassé est général. Preuve que l’administration du Parti et de l’université ne se bercent d’aucune illusion, le cursus de théorie communiste est sanctionné par un banal questionnaire à choix multiple, sur lequel l’étudiant se doit alors de régurgiter de manière automatique les dates, noms et concepts péniblement mémorisés et rapidement oubliés. Néanmoins les formes demeurent : lors des réunions généralement mensuelles (très rarement plus fréquentes), est déployé pour l’occasion l’étendard du Parti et les membres se donnent encore du « camarade » (同志 tongzhi). C’est tout. Ces quelques bribes du passé mises à part, les réunions virent rapidement à l’apathie ou à des considérations estudiantines classiques, des comptes-rendus d’activité, et irrémédiablement les regards se rivent sur les smartphones aussi sûrement qu’ils se détournent du sens de l’Histoire.

Toutefois, si l'effondrement doctrinal du maoïsme est réel il ne laisse pas place à un vide spirituel total, à la façon du tournant idéologique des années 1990 qui gagna tout le pays, le patriotisme et le nationalisme devinrent rapidement les nouveaux fondements de la légitimité du Parti. En effet si l’internationalisme a été remisé au placard, le Parti n’en perdit pas pour autant sa fonction d’éduquer les masses autour des valeurs proprement nationales. Le patriotisme (爱国 aiguo) étant devenu l’impératif cardinal du nouveau communisme, le PCC dans les universités s’en fait le zélé serviteur. Ainsi les activités des cellules étudiantes consistent aujourd’hui essentiellement à la découverte et l’hommage aux grands figures et événements du pays par le biais de visites de mémoriaux, de musées et le visionnage de films officiels. Rien de comparable à la formation intellectuelle de futurs révolutionnaires, rien de revendicatif dans cette exaltation de l’héroïsme national, il s’agit avant tout de s’assurer d’avoir de futurs cadres de la nation qui demeurent attachés à leur pays. Dans les programmes des visites, la Seconde Guerre Mondiale est à l’honneur et notamment la Guerre Anti-japonaise (抗日战争kangri zhanzheng) tout comme la guerre civile qui s’ensuivit et qui aboutit à la victoire des communistes. Si Mao et les autres grandes figures de la Chine Populaire font toujours l’objet d’une révérence, elle est dénuée d’idéologie et se borne à faire la démonstration des valeurs héroïques de dévotion et de sacrifice à l’égard du peuple. L’heure n’est plus à former de bons communistes, mais de bons chinois.

Rejoindre le Parti, pragmatisme avant tout

Inutile de tergiverser davantage, la raison pour laquelle les étudiants rejoignent alors le Parti est des plus prosaïques : l’avantage indéniable dans le parcours professionnel, la carrière future. C’est notamment le cas de la fonction publique et des entreprises publiques, encore monopolistiques dans de nombreux secteurs stratégiques. L’appartenance au Parti y assure une progression sans embuche quand ne pas compter parmi ses rangs représente un véritable plafond de verre. Inutile d’invoquer par ailleurs les postes à responsabilité politique qui eux sont directement appointés par le Parti. Pour de nombreux chinois, entrer dans la fonction publique et y faire carrière représente encore un projet viable et même enviable en ce que comme partout ailleurs il offre stabilité et possibilité d’user de son autorité pour faire valoir par la suite des projets personnels.

On l'a compris, le Parti Communiste n’est l’objet que d’un calcul personnel pour les étudiants, objectif parfaitement assumé par ceux-ci qui même sans avoir d’idée précise quant à leur parcours professionnel futur considèrent l’entrée au Parti comme un prérequis évident, un passage par lequel il vaut mieux passer plutôt que s’en abstenir, logique pragmatique qui explique le très large nombre de candidat pour le faible nombre de retenus par la suite : jamais plus de 10%. L’engagement au Parti étant le fait de projections individuelles, le calcul inverse est également de mise. En effet le refus de certains étudiant de postuler est motivé par les mêmes impératifs. Deux raisons sont parmi les plus fréquemment soulevées.

D'une part l'étudiant prévoit à l’avance une carrière exclusivement dans le privé voire dans la création d’entreprise, dans ce contexte l’adhésion au Parti n’apparaît pas comme une opportunité étant donné qu’elle ne peut se prévaloir d’aucune influence sur l’évolution de carrière, l’exemple est donc notamment développé dans les filières business des universités. Cet état de fait se trouve en écho de la sociologie du Parti : les membres investis dans l’administration, l’armée, les services publics ou les entreprises publiques sont surreprésentés dans les effectifs totaux et ils s’éloignent donc des forces vives de la croissance économique chinoise qui repose de plus en plus sur l’initiative privée, d’autant que les ouvriers et employés ont vu leur proportion décroître dans le même temps ; le Parti de la révolution prolétarienne est de moins en moins lié à ceux qui animent au jour le jour le processus de production. Devenu repère de notables, le Parti s’est néanmoins saisi de la problématique de son possible enfermement sociologique et a désigné les cadres du privé comme un de ses objectifs de recrutement prioritaires ; sans effet jusque-là, le pragmatisme des étudiants est sans doute une explication.

L'autre cas dans lequel, à l’issue d’un calcul rationnel, l’étudiant décide de ne pas adhérer est celui de la planification d’une expatriation étudiante ou professionnelle en Amérique du Nord. En effet alors que les États-Unis et le Canada sont devenus les eldorados réceptacles des ambitions de la classe moyenne et supérieure chinoise et que l’expatriation est devenue un rêve pour beaucoup de jeunes chinois, une rumeur persistante largement répandue dans les milieux étudiants veut que l’appartenance au Parti réduirait voire condamnerait les chances d’obtenir un visa de séjour au pays de l’Oncle Sam. Et dans ce cas de figure, l’American dream séduira toujours plus que le rêve chinois (中国梦zhongguo meng).

Comprendre les ressorts de la motivation des jeunes membres nous permet de saisir les évolutions et dynamiques internes du Parti et du pays dans son ensemble. D’une part la division sociologique entre membres et non-membres : d’un côté un Parti de fonctionnaires et d’individus qui dépendent d’une façon ou d’une autre de l’État, fortement rattachés au territoire ; de l’autre côté le dynamisme du privé et des chinois qui ont suffisamment de moyens pour étudier et vivre en Amérique ou ailleurs. D’autre part observer qu’aujourd’hui être communiste pour les jeunes générations relève de l’opportunisme nous en apprend long sur la mutation du Parti post-Mao. D’où tire-t-il sa légitimité ? Comment expliquer qu’il se maintienne et que la jeunesse au lieu de s’y opposer souscrive à l’immuable perpétuation de son être ? C’est que le Parti est passé d’une légitimité cible, qui reposait sur l’objectif mobilisateur de la réalisation de l’utopie socialiste, à une légitimité eudémonique, qui repose avant tout sur la capacité d’assurer des performances économiques correctes et une stabilité sociale fondée sur la satisfaction des besoins matériels. Les étudiants y trouvent leur compte. Dépolitisée, soucieuse de son avenir personnel plutôt que de l’avenir en commun, souvent critique sans être actrice, cette opération gagnante permet de dégriser nos esprits sur les a priori enchanteurs d’une jeunesse porteuse de changement et d’espoir. L’autoritarisme profite paradoxalement assez habilement de l’air du temps, dans lequel les valeurs de l’initiative privée, du dynamisme, de la débrouillardise et du enjoy yourself priment sur l’engagement politique ; deux concepts de la jeunesse s’affrontent.

Pour le Parti, former l'élite

Le recrutement de nouveaux effectifs résulte naturellement de bénéfices mutuels. Au-delà du besoin organique de toute structure ou institution de s’accroître et de s’étendre, il est significatif de s’apercevoir que ce qu’attend le Parti de ses jeunes nouveaux membres est révélateur de l’évolution de son rôle dans la société, encore une fois l’exemple précis des étudiants agit comme le miroir dans lequel se reflètent les grandes vérités de l’autoritarisme chinois. Après avoir vu comment les étudiants décrivent leur engagement au Parti, il faut savoir ce qu’en retour le Parti compte faire de ces recrues, dans quel esprit il les élève.

Les déclarations des étudiants sont claires, en rejoignant le Parti, ils rejoignent l’élite de la Nation. Outre le fait que la sélection ne retient que les éléments méritoires des meilleurs résultats scolaires, elle s’effectue également de manière à déceler chez les postulants les qualités du leadership. Cette attention portée au profil personnel de l’étudiant est par exemple visible dans l’obligation faite de rédiger des comptes-rendus relatant le sens que l’étudiant retient de son engagement. La sélection s’opère également dans l’implication de l’étudiant dans les activités associatives et sportives, il doit être un élément actif et mobilisateur du campus. A cet égard les cellules du Parti ont comme mission sur le campus d’organiser et de gérer de nombreuses activités, allant du tournoi de basket-ball à un concert de fanfare en passant par le don du sang. Les étudiants reconnaissant alors qu’on leur demande explicitement d’être l’avant-garde du campus.

C'est ainsi que le sentiment d'appartenir à la future élite se développe parmi les jeunes communistes, une étudiante confia qu’une de ses motivations à entrer au Parti était de fréquenter les meilleurs, tant du point de vue académique que relationnel, il est pour les étudiants souvent acquis que les membres du Parti comptent parmi les personnes les plus populaires sur le campus. Ce concept de Parti de l’élite fut particulièrement rapporté par une jeune professeure entrée au Parti au cours de sa scolarité à l’université. Ayant étudié aux États-Unis, elle n’en développe pas pour autant une critique acerbe de l’autoritarisme ni la moindre velléité de changement. Elle compara le rôle actuel du Parti dans la société à celui de la religion en Amérique : un liant culturel pour l’ensemble du corps social, une référence permanente. Au-delà de cette comparaison qui fait du Parti la matrice de base de toute pensée sociale, elle le décrivit non plus comme l’agent actif du changement de société, mais comme avant tout la structure de création et de perpétuation de l’élite du pays, sans considération idéologique. Grand tout passif, le Parti fait sien la doctrine ancestrale du non-agir (无为 wuwei), à cet égard la jeunesse étudiante semble s’y retrouver.

La jeunesse au Parti met en lumière les grands tournants adoptés par cette mégastructure encore souvent caricaturée. Devenu parti entrepreneurial, il séduit une jeunesse encore peu préoccupée par les thématiques des droits individuels, totalement oblitérées par les impératifs d’enrichissement dans un pays loin d’avoir terminé sa transition. Parti neutralisé, il ne défend plus la révolution, mais se propose de produire à travers une éducation patriotique avant tout de bons citoyens. Parti d’un idéal passif, il a définitivement abandonné l’utopie active du socialisme pour revenir à la fonction immémoriale de toute bureaucratie, maintenir la stabilité et produire une élite à même de se perpétuer ; la jeunesse met alors son dynamisme au service de la permanence. Une approche empirique du sujet nous amène alors à bel et bien reconnaître qu’entre le Parti et les étudiants s’est forgée une relation gagnant-gagnant.

L'exemple des étudiants chinois nous montre ainsi que de la jeunesse peut surgir le progrès comme la réaction, le mouvement comme l’immobilisme ; il ne faut simplement pas oublier qu’au-delà des -ismes persiste l’individu. La première assertion du présent article nous rappela l’activisme des jeunes en 1989 lors des événements de Tian An Men, il convient à présent de rappeler que ce sont également les jeunes qui furent les agents les plus actifs et virulents de la tragique Révolution Culturelle vingt ans plus tôt. Ce court aperçu des parcours au PCC aura peut-être permis de nous convaincre que selon les mots de Pierre Bourdieu, « la jeunesse n’est qu’un mot ».

Axel Giraud

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