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L'Arctique, un nouveau défi pour la Chine

En raison de la fonte des glaces, l’Arctique est devenue depuis peu, une nouvelle interface géopolitique où s’entrechoquent différentes sphères d’influence. Si les répercussions sur l’écosystème de la région et le climat mondial s’avèrent catastrophiques, la disparition de la banquise est néanmoins perçue comme une réelle opportunité pour le développement économique. Bien que la région Arctique semble ne concerner qu’une poignée de pays qui s’étendent au-delà du cercle polaire, de nouveaux acteurs, dont la Chine, se sont déjà lancés dans une course aux ressources.

Une zone convoitée

En 2008, l’Institut d’Étude Géologique des États-Unis (USGS) publiait un rapport indiquant que l’Arctique était une région très riche en ressources naturelles. Selon un ensemble de données, les territoires situés au nord du cercle polaire sont susceptibles de contenir près du quart des réserves mondiales d’hydrocarbures, soit 29% de gaz et 10% de pétrole. C’est une région également très riche en en minerais et métaux dont l’or, le fer, le platine, le zinc, le plomb ou encore l’uranium.

Or, il semblerait que l’été 2016 ait été l’un des plus chauds de l’histoire car au pôle nord, la banquise s’est presque réduite de moitié, comparée à la fin des années 1970. Puisque le climat et les nouvelles technologies le permettent, il devient donc possible pour les États membres du Conseil de l’Arctique, à savoir le Canada, la Russie, la Finlande, l’Islande, la Suède, la Norvège, le Danemark représenté par le Groenland et les États-Unis par l’Alaska, de se lancer dans un vaste projet d’exploitation de ces ressources naturelles. De plus, un grand nombre des gisements se trouvent dans l’océan Arctique, ce qui suscite des rivalités souverainistes et des contentieux maritimes, faisant de cette région une nouvelle zone de crise. En dépit de l’exploitation de matières premières, la fonte des glaces pendant l’été permet également l’ouverture de nouvelles routes stratégiques, raccourcissant la durée de voyage du fret maritime entre le Pacifique et l’Atlantique. Il s’agit donc d’un bénéfice considérable pour les pays dont l’économie dépend fortement de ses exportations.

Source : wikipedia

Ainsi, le réchauffement climatique et la fonte progressive de la banquise durant les périodes estivales ont entraîné une modification de l’environnement géopolitique et économique de cette zone polaire auparavant fermée. Face à une ouverture croissante à la mondialisation, l’Arctique devient l’objet d’enjeux stratégiques : opportunité économiques et commerciales, courses aux ressources, concurrences souverainistes, nouvelles possibilités de recherches et de développement technologique. De nombreux observateurs s’attendent ainsi à une escalade tensions dans cette région, notamment du fait de la présence de pays historiquement rivaux comme les États-Unis et la Russie. En effet, les pays de l’Arctique étant majoritairement des membres de l’OTAN, Moscou a publié un rapport de défense préconisant le renforcement de ses frontières maritimes d’ici 2020.

Toutefois, l’intérêt pour la région ne se limite pas au pays directement concernés. A une époque où le libéralisme économique est de plus en plus important, l’Arctique suscite l’intérêt d’autres États, comme la Chine, qui pourrait ainsi devenir un nouvel acteur de cette région.

Les intérêts chinois

Pékin le sait, en ayant ratifié la convention de Montego Bay sur le droit maritime, la Chine n’a aucune légitimité en Arctique. Pourtant, il s’agit d’une région cruciale pour son développement économique qui semble, depuis quelques années, souffrir d’un ralentissement. Si aucun rapport officiel sur la stratégie dans cette région n’a été publié par le gouvernement chinois, de nombreux ouvrages universitaires, scientifiques et même militaires ont, en revanche, suggéré l’importance de cette zone pour la croissance chinoise. Si la Chine veut bénéficier des nouvelles opportunités économiques de la région, les autorités de Pékin vont donc devoir se confronter à différents enjeux.

Pour commencer, le géant chinois se retrouver face à la nécessité de sécuriser son accès aux ressources énergétiques. En effet, la Chine, par sa masse démographique et son modèle de croissance hors norme, est très gourmande en énergie. Elle dépend, entre autre, de gaz et de pétrole et c’est pourquoi les nouveaux gisements d’hydrocarbures près du pôle nord sont stratégiques pour le développement chinois. En 2010, le ministre des Affaires Étrangères Liu Zhenmin, a souligné l’importance de la coopération avec les pays de la zone Arctique. Il est donc envisageable de voir la Chine agir comme elle le fait actuellement en Afrique, par le subventionnement d’infrastructure dans l’objectif de créer des partenariats stratégiques avec les pays qui détiennent les ressources naturelles.

Le second enjeu sera d’ouvrir des lignes maritimes directes car la force de l’économie chinoise repose sur ses exportations. En 2015, selon la Banque Mondiale, la Chine aurait exporté des produits pour 2 280 milliards de dollars et la moitié de son PIB dépend du fret maritime. De plus, l’Union Européenne représente aujourd’hui son premier partenaire commercial. Or, la route par le Nord, du détroit de Bering (entre l’Alaska et la Russie) jusqu’au détroit de Kara en Russie occidentale, est plus courte de 6 400 kilomètres, soit 10 jours de moins, que celle passant par le détroit de Malacca et le canal de Suez. Les opportunités commerciales sont donc importantes car cela permettrait de baisser le coût de la logistique maritime, de renforcer les compagnies chinoises, de favoriser l’activité des ports sur le littoral nord de la Chine (comme Dalian, Yingkou ou Tianjin) et de réduire le risque de piraterie qui sévit dans le golfe d’Aden, au large de la Somalie. Par ailleurs, ce nouvel itinéraire s’inscrit dans la logique de la politique du « collier de perle », cette stratégie de sécurisation des routes commerciales chinoises, tel que l’avait annoncé l’ancien président Hu Jintao en 2003 en évoquant « le dilemme de Malacca ». Cependant, l’ouverture de routes maritimes dans un cette région polaire est très difficile pour un pays qui n’y a pas un accès direct. Pour atteindre ces objectifs, la Chine doit être en mesure d’assurer la sécurité de son commerce et de développer des infrastructures adaptées sans avoir recours à la force.

Ainsi, bien que la libre circulation des navires marchands soit possible, la Chine doit jouer sur la corde diplomatique pour espérer obtenir une certaine légitimité dans la région et faire entendre sa voix dans l’objectif de servir ses intérêts.

Une stratégie en douceur

Puisque la Chine n’a pas le choix, elle va devoir user de son soft power pour espérer bénéficier des richesses économiques qu’offre la région Arctique. C’est une stratégie qui, jusqu’à ce jour, s’articule autour de deux aspects : la recherche et la diplomatie.

Dès les années 1980, la Chine a créé le Polar Research Institute pour gérer les expéditions chinoises en coopération avec d’autres pays, dont notamment l’Allemagne. En 1994, elle achète un brise-glace « dragon des neiges » pour monter un programme de recherches polaires indépendantes en Arctique d’envergure impressionnante. Depuis elle a mené de nombreuses missions dans la région et multiplié les publications sur le réchauffement climatique et la conséquence de la fonte des glaces. Les investissements de Pékin sont donc colossaux et cet intérêt scientifique donne du crédit à la parole chinoise concernant les enjeux écologiques de la région.

"Le dragon des neiges"

Source : flickr

En dehors de ces expéditions, les autorités chinoises cherchent également à resserrer leurs liens avec les pays circumpolaires, susceptibles de devenir des zones importantes du transit maritime arctique. Les pays scandinaves jouent donc un rôle important pour le développement de la coopération dans le domaine des recherches sur la navigation, l’exploitation des ressources naturelles et les échanges académiques. Après la crise de 2007, la Chine a versé une aide financière très importante à l'Islande et s’est également tourné vers le Groenland (Danemark) en signant des contrats à hauteur de 740 milliards de dollars. De plus, Pékin a su trouver un appui pour sa candidature au Conseil de l’Arctique en tant que membre observateur à partir de 2013. Il ne s’agit pas là d’un levier décisionnel essentiel mais un moyen de prendre part aux discussions et de faire valoir sa position auprès des acteurs de la région. La Russie est également au cœur de la diplomatie chinoise pour l’accès à la zone arctique, que ce soit pour la navigation ou l’exploitation des ressources, l’autorisation de survol de l’espace aérien et la coopération scientifiques dans les bases russes. Les relations cordiales qu’entretiennent les deux pays et leur participation à l’Organisation de Coopération de Shanghai supposent des projets communs à grande échelle.

Il ne sera cependant pas si simple pour la Chine de jouer un rôle important dans l’Arctique. Tout d’abord car elle va se confronter à la puissance américaine. En septembre 2015, Obama avait en effet révélé la présence de navires militaires chinois dans la mer de Béring (Alaska), montrant ainsi une vive réaction de la part de Washington quant aux dispositifs de l’APL (Armée chinoise) proches de l’Arctique. De plus, Pékin n’a officiellement aucune légitimité dans cette région et risque de s’initier dans des contentieux maritimes et des rivalités souverainistes déjà existantes. Certes l’usage de son soft power s’est avéré efficace mais ne permet pas, pour l’instant, de lui attribuer l’autorité qu’elle recherche. Enfin, l’Arctique a été déclarée par la plupart des ONG comme « une zone à protéger ». Bien que les actions de sensibilisation sur les risques d’une exploitation d’hydrocarbures soient peu susceptibles d’empêcher les gouvernements d’aller puiser les ressources, certaines organisations, comme Greenpeace, peuvent néanmoins avoir une certaine influence. Par exemple, l’Union Européenne s’est positionnée depuis 2008 pour la sauvegarde de l’environnement. Pékin se trouve donc relativement limité et, malgré les efforts mis en place, rien n’est encore acquis pour la Chine.

Vincent CALAMAND

Sources :

ALEXEEVA Olga, LASSERRE Frédéric, « Le Dragon des Neiges : les stratégies de la Chine en Arctique », Perspectives chinoises, 2012/3

ALEXEEVA Olga, LASSERRE Frédéric, « La Chine en Arctique ? », Diploweb, 3 octobre 2013

CARLET Fabien, « Les ‘Asiatiques’ en Arctique : la ruée vers le Nord », Association nationale des Auditeurs jeunes de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, 28 juin 2016

BLANCHAR Ben, « China wants ships to use faster Arctic route opened by global warming », Reuters, 20 avril 2016

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